26 août 2007

Psychiquement crédible.

D'après Rue89.com, la rentrée littéraire 2007 nous enseigne une chose: " le réel et le langage sont les deux personnages principaux et incontournables de cette rentrée. Le réel comme fin de l'autofiction et volonté affirmée de traiter des dérèglements du monde de la mondialisation. La réalité collective est donc à présent revenue baigner les fictions. Le langage modifié par les mixes de cultures et nouvelles technologies qui ont accéléré le temps et par lequel nous cartographions nos pensées, nos désirs, notre réalité et notre communicabilité. Pour dire les nouveaux rêves et les nouveaux chaos, le langage ne doit pas forcément être vrai ni réel mais psychiquement crédible. "
Et ça me parle énormément, peut-être même pourrais-je définir le sujet de mes tableaux des dernières années par cette simple expression.
Je vous invite à découvrir ma dernière série de dessins dans l'album photo 2007 DESSINS, ébauches d'un ensemble de peintures sur lequel je travaille en ce moment et que j'appellerai sans doute Les marginaux. Série qui n'en est pas vraiment une puisque ce sera une histoire par tableau, un monde par tableau: la peinture qui cherche son sujet entre un réel tout en mutation, en accélération, en errance aussi et en dissolution. Un réel schizophrène, tantôt ultra visible, normé, disséqué, filmé, numéroté, érotisé, appartenant à tout le monde, tantôt n'appartenant à personne, à peine nommé, souvent nié.
A partir de la semaine prochaine, une nouvelle rubrique vidéo sera créée pour présenter et expliquer mes principaux tableaux passés et à venir.

Bon dimanche !

15 août 2007

Me revoilà dans la peinture.

Ttedanslesac1_5Les périodes d'abstinence picturale sont toujours bénéfiques pour moi car elles me permettent de me régénérer en attendant d'avoir d'autres images ou d'autres embryons d'idées qui viennent me hanter au fur et à mesure. En attendant je dessine et ça part souvent de presque rien. De rien du tout même. Pour éviter le commentaire à tout prix et chercher la peinture à venir. C'est la raison pour laquelle les dessins sont si simples, épurés, sobres. Le dessin fixe une idée, la peinture elle, est toute autre chose car dès que l'on commence à peindre, tout est déjà parti et tout est à reconstruire couche après couche pour donner au monde créé l'illusion de son épaisseur. Un dessin permet de mettre le pied à l'étrier, après c'est l'aventure.
Un tableau n'est jamais aussi bon que lorsqu'il est fantasmé mais pas prémédité.

22 décembre 2006

Nature mi morte mi vivante.

Je viens de découvrir une nouvelle série américaine DEXTER dont le scénario propose un héros, légiste, analyseur de tâches de sang le jour, et serial killer la nuit ( petit détail à préciser: ce tueur n'élimine que des criminels et non des innocents afin de préserver la morale.)
MainCertaines images de cette série sont saisissantes et font étrangement échos à mon travail pictural.
Je me permets de vous en montrer quelques unes. La question du morbide ne se pose pas pour moi car ma démarche résulte d'une volonté farouche de me distancier du corps purement émotionnel et de le penser autrement. Le morceau de corps le permet et quand je regarde ces images, c'est assez étrange car c'est à la fois fascinant et apaisant. Je m'explique...fascinant car lorsqu'on regarde un morceau de corps, le reste du corps se reforme dans notre cerveau et de ce fait, il y a une sensation de malaise car on se sent soi-même découpé, et une autre apaisante et de dépassement car, à travers le morceau, on vit son corps et par extension l'humain d'une autre façon. Le morceau représente à cet effet une " représentation Corpscérébrale " de l'humain car il se situe au juste milieu entre le vivant et le mort. Dans un des épisodes de cette série, la déconstruction de l'humain est poussée à son paroxysme car les corps sont totalement vidés de leur sang. Peut-être est-ce une nouvelle manière de " manipuler " l'humain et notre société avance en ce sens en customisant et objectivant le corps humain. C'est sans doute moins choquant dans la vie quotidienne que lorsque cela est mis en scène aussi crûment que dans certaines fictions. Il y a un glissement de la croyance vers la science, la technique, l'observation et la preuve. Cela permet d'avoir un autre regard sur le corps aujourd'hui. D'ailleurs on peut identifier une personne à partir d'un morceau de corps, les dents, les doigts, les organes internes, les os; on Doigtsanalyse absolument tous les organes car chaque organe est une histoire à part entière. Plus la science avance, plus on morcelle le corps pour en tirer une vérité partielle ou absolue. Donc de l'information sort du chaos, le morceau de corps reste vivant, nous renseigne sur le vivant.

Je vois ou je sens des choses que je ne verrais pas lorsque je regarde ces images saisissantes de Piedmise en scène, de théatralité, de nature " morte " associant des objets et des morceaux de corps. Le contraste est saisissant entre l'objet mort, le figé et le vivant, le sujet humain; l'image la plus choquante étant celle qui associe le ludique de la chaussure et du ballon de foot et le morbide du morceau de corps. Les morceaux de corps sont d'ailleurs entre le vivant et le mort. La question du morbide ne se pose donc pas en tant que telle car il n'agit pas sur le cerveau comme un corps entier, un morceau de corps se perçoit en qualité d'objet et non de sujet découpé. Et c'est ce décalage, ce télescopage qui est intéressant même si l'on peut juger ces images inacceptables.

Bras_1Un lieu, des objets, un morceau de corps, ce qui reste de soi, le souvenir, comment évoquer un souvenir plutôt que raconter une histoire ?  De la peinture en devenir.
Picasso ne disait-il pas " Il faut réveiller les gens. Bouleverser leur façon d'identifier les choses. Il faudrait créer des images inacceptables. Que les gens écument. Les forcer à comprendre qu'ils vivent dans un drôle de monde. Un monde pas rassurant. Un monde pas comme ils croient. "

Bonne lecture !

20 août 2006

La nouvelle collection est arrivée !

QueldressageestefficaceJe me suis enfermée pendant 5 semaines afin de produire une dizaine de tableaux autour de mon thème de prédilection, le kit humain, corps devenu outil, objet ludique multi-fonction, consommé et consommable. Vous pouvez les découvrir dans l'album photos " Kit humain 2006 ".
Ces tableaux s'articulent autour de trois préoccupations:

1. S'autoriser à produire des images "figuratives" et ne pas tenir compte des attentes du public quant à ce que devrait être l'art. Je lisais à ce propos Philip Guston qui disait " je deviens malade de toute cette pureté. Je voulais raconter des histoires (...) il faut arriver à placer les formes de manière à ce qu'elles aient un impact immédiat (...) éliminer autant que possible l'intervalle qui sépare la pensée du faire parce qu'au cours de l'acte de création, les difficultés commencent quand vous comprenez ce que l'âme ne permettra pas à la main de faire. " La réussite d'un tableau tient à ce subtil équilibre ou déséquilibre pour lequel il n'existe aucune loi. Représenter est une forme de lutte pour tenter de se substituer au réel. Dans ce sens le réel me rassure, sa violence même.

2. Utiliser le corps outil comme vecteur d'un réel éclaté et déshumanisé où notre identité propre mute et est remise en question. Quel sens donnons-nous aujourd'hui à la personne humaine ? Ce questionnement est au centre de l'art contemporain. Il est aisé d'observer que notre civilisation progresse dans de nombreux domaines et dans le même temps produit de lourdes carences relationnelles, affectives et sociales. Le corps outil est le résultat d'un arrêt dans le développement de l'empathie qui aboutit à un déni quasi absolu de l'altérité. C'est le chaos ou moi.

3. Introduire des éléments anecdotiques -phrases, mots ou symboles évoquant la vie quotidienne- qui mettent le spectateur sur la voie sans pour autant établir une quelconque narration. Ils sont présents pour désacraliser la peinture en établissant un décalage entre l'aspect à la fois dramatique et ludique des morceaux de corps avec lesquels je joue au légo. On peut dire que l'humain se "customise" car l'image tient une importance phénoménale aujourd'hui. Nous pensons le réel à travers, une image, un symbole, un détail, une marque, un logo, une publicité. Le corps outil redéfinit ses limites, il est un être difforme s'inventant une identité accessoirisée qui s'impose avec une crudité non dénuée d'humour. Il est aussi obsédé de la survie et de la transmission, ne se résigne pas, lutte rageusement avec la foi des enfants dont l'imagination ne connaît pas de limites.

06 juin 2006

Mon monde en " kit " ou la reconstitution d'un tout impossible.

Lexique et références:

Kit humain biologique: 550 millions d'alvéoles pulmonaires, 211 os, 4,5 m² de peau, 100 milliards de globules blancs, 25000 milliards de globules rouges, 800 tissus divers, 10000 milliards de cellules nerveuses, 950 km de vaisseaux sanguins, 100 000 km de fibres nerveuses, 100 organes, 450 paires de muscles moteurs, 5 litres de sang, 60 000 milliards de cellules.

Cerveau: " c'était ça le problème. Le pays est trop vaste, là-bas, et après quelque temps, il commence à vous dévorer. Je suis arrivé au point où je ne pouvais plus l'encaisser. Tout ce foutu silence, tout ce vide. On s'efforce d'y trouver des repères mais c'est trop grand, les dimensions sont trop monstrueuses et finalement ça cesse d'être là, il n'y a plus ni monde, ni pays, ni rien. Ca fait cet effet là à la fin, tout est imaginaire. Le seul lieu où vous existiez est votre propre tête. " Paul Auster.

Démembrement: " Après quelques semaines de surveillance mobile, mes cauchemars s'atténuèrent et je passais des fonctions de metteur en scène à celle de chirurgien, avec la volonté de les éliminer totalement. Mes expériences de chirurgie concernaient la transplantation d'organes d'un sexe à l'autre -jambes d'homme sur torse de femme, visage de femme sur corps d'homme-, et je portais une attention toute particulière aux incisions mentales qui rendaient les greffes impossibles. (...) je les amputais de leurs bras et de leurs jambes pour ensuite réagencer leurs membres; sans effort, sans une goutte de sang. Et bien totalement incapable d'exprimer la signification de l'acte en mots, je savais que j'élaborais des unions en symbiose à trois dimensions qui transcendaient le sexe. " James Ellroy, Un tueur sur la route.

" Chez Dany Boon le corps est toujours démembré, il met en scène un corps qu'il faut remettre en mouvement sans se faire trop mal. L'obsession du corps démembré, reflet d'une crise, est aussi un thème présent dans l'univers de Ionesco. Ce dernier voulait à ce propos que l'on voit les têtes des personnages se détacher des corps, les bras et les jambes voler en éclats. Ce souhait impossible a été réalisé dans Scènes quatre, pièce dans laquelle l'héroïne perd successivement un soulier, un chapeau, sa jupe, un bras, une jambe, et ses seins. (Dans mes tableaux j'y associe la violence par le découpage et la présence d'arme.)
Le démembrement dont souffrent tous ces personnages ainsi que leur aphasie ou délire verbal sont autant de signes qui traduisent les problèmes d'échanges et de communication de la société post-moderne. " Olivier mongin, Eclats de rire, variations sur le corps comique.

Fragment: Il tient lieu de totalité tout en rendant le spectateur conscient d'un manque. Toutes les mythologies du monde racontent l'état originaire du monde et du corps humain ou social en éléments éclatés. Le travail héroïque, fondateur consiste à reprendre et à recoudre les fragments. Cette image unitaire est pourtant illusoire car n'importe quel solide qui rencontre une force supérieure se fragmente. De sorte qu'on peut dire que la fragmentation est une opération conservatrice, elle induit l'espoir de la guérison.

Le morcellement n'a plus seulement une partie liée à la symbolique de la mort, il renoue aussi avec la vie. Le corps fragmentaire est une condensation de la vie. D'ailleurs le désir ne s'attache-t-il pas d'abord à un détail ? c'est-à-dire à un fragment ?  Au cinéma Jane Campion fixe elle aussi en détails, à coups de gros plans impudiques le corps souvent bizarre de ses héroïnes.
Le corps morcelé permet une autre forme de rencontre du corps de l'autre que la rencontre fusionnelle, il crée un réseau de liens. En travaillant autour du fragment, du morcellement et du lien, on met en jeu les différents états de perception de sa forme " orthopédique " qui selon Lacan permet de ramasser les morceaux éparpillés.

Mon univers regroupe des artistes aussi différents que Jana Sterbak, Damien Hirst, Mike Kelley, Rosemarie Trockel, Isabelle Jousset, Annette Messager, Meret Oppenheim, David Hammons, Robert Gober, Marie-Ange Guilleminot, Jeff Wall, Tony Oursler, Florence Paradeis, Marie Baronnet...

21 mai 2006

Entretien réalisé par Gérard Traquandi et tiré du catalogue de l’exposition « Le crime était presque parfait… » en mars 2000 à l’Ecole Supérieure des Beaux-arts de Tours.

Cet entretien retrace le cheminement de mon travail pictural et une partie de mes influences artistiques. Vous pouvez également consulter l'album photos " Crimes 2000 " relatif à ce texte.

Dans les premières peintures, les figures semblaient surgir d’un travail pictural. Les formes apparaissaient comme engluées dans un treillis, une trame colorée. Dans les dernières toiles, j’ai été surpris de voir des formes beaucoup plus définies, reconnaissables et surtout comme plaquées sur la surface du tableau. Quel a été ton cheminement pour transformer aussi radicalement le rapport figure-fond ?

C’est avant tout le résultat d’une implosion personnelle, d’une prise de conscience violente de ce qu’est l’acte de peindre dans la réalité quotidienne. J’ai remis en question la capacité du tableau à être en prise directe avec la réalité et à rendre compte de sa violence. Les tableaux anciens donnaient à voir une figure (le cerveau ) émergeante d’une trame .C’était une approche globale, fantasmée du monde. Désormais ma vision est morcelée, c’est-à-dire plus réelle puisqu’on ne voit jamais rien en totalité. Le fragment tient lieu de totalité tout en rendant le spectateur conscient d’un manque.

Les divers fragments (guns, petite robe, chaussures, sous-vêtements, bras, jambes, troncs...) proposent une narration. Quel rôle joue cette narration  dans ta relation au tableau ?

Raconter empêche d’exister alors qu’un morceau permet de rêver le reste. De toute façon, le tableau ne raconte rien. Je préfère le terme « énumération ».La narration se fonde sur le verbe être, l’énumération sur le et : c’est la diversité, la multiplicité, la destruction des identités. La réalité est un état de fait. Il n’y a pas d’histoire à se raconter. J’énumère, je débite sous le choc, en état d’urgence. Le spectateur est devant un fait accompli : il constate. Même le corps est en morceaux : il ne s’agit pas de l’image du corps mais du corps lui-même énuméré.

En quoi la peinture est-elle un médium favorable à cette énumération ?

Je suis peintre pas inspecteur de police, donc j’énumère avec des signes plastiques. Enumérer n’est pas objectiver. Mon souci reste de faire un tableau. L’énumération est au service de la peinture, pas l’inverse.

Les résidus de trame qui apparaissent dans certaines parties du tableau sont-ils les traces d’un moment de l’élaboration de celui-ci ou les garants d’une marque de fabrique ?

Dans mes derniers tableaux, les coulures ne servent plus à faire émerger une figure et à construire la surface. Elles sont seulement la conséquence d’une manière de travailler .Elles représentent des espaces d’incidence de la peinture par rapport au découpage volontaire des fragments. Elles sont l’envers de la monstration.

Posons la question dans l’autre sens. Comment sont apparues les surfaces blanches qui cernent les figures ? Ces blancs ont-ils un nom ?

Je tourne continuellement le tableau sur les quatre côtés pour que l’eau dégouline, horizontalement autant que verticalement, et qu’elle dessine une trame. Les coulures recouvrent très vite la totalité de la surface. Pour que tous les éléments soient séparés, je cerne de blanc chaque fragment et j’évite ainsi les passages. Les coulures passent au second plan ; ce sont les traces des anciens tableaux. Le vide a pris la place de la trame. Ces blancs n’ont pas de nom, ils sont les vecteurs d’une réalité « sans filet ».

Après la trame, l’autre geste apparu dans ta pratique n’est-il pas celui du découpage ?

Dernièrement, j’ai été très impressionnée par le film Rosetta  des frères Dardenne. J’ai trouvé dans la technique du découpage/montage une solution pour la composition de mes tableaux. La construction du film est tranchante, heurtée, violente .Dans certains « morceaux d’actions », l’héroïne tente d’apprivoiser la réalité par l’utilisation d’un système de survie (bottes, bricolage...), lui-même totalement fragmenté. Dans mes tableaux, la violence est présente non seulement parce que je mets en scène des agressions mais aussi parce que je les fabrique avec des ciseaux. Je découpe chaque élément  comme des vignettes de livres d’enfants et place un bras, un gun, et une chaussure au même niveau sans établir aucun lien entre eux.

Pourquoi utiliser la gouache plutôt que l’acrylique ou l’huile ?

La gouache est le matériau le mieux adapté à un geste franc et immédiat. Son application est directe et oblige à l’essentiel. De plus, elle donne une texture proche de celle de la fresque et du mur .Les quelques parties de toile vierges rappellent également des pans de béton. La gouache me permet d’obtenir un aspect rêche, brut et primaire, tout en conservant une belle présence lumineuse.

Pour finir, une question de journaliste : est-ce que tu préfères « peintre » ou « peintresse » ?

« Peintre », car pour moi la peinture est la quête de la puissance, celle-ci n’étant ni masculine ni féminine. Je cherche autant l’identité du tableau, celle de la féminité, que la mienne propre, en rapport à l’obscénité, la sexualité, la bestialité. L’obscénité est une tentative désespérée de séduction. On y voit toujours quelque chose de malsain et de dégoûtant. J’y trouve pour ma part une réponse à l’état d’urgence et à la pression au corps qui ne place plus la femme en situation d’objet...et « peintresse », car le mot rime avec « déesse »,celle de la guerre qui peint des drames violents et organiques où le corps de la femme est obscène : déshabillé, découpé, torturé, éparpillé, et par ce processus de vivisection tente d’offrir au spectateur le strip-tease du réel.

Bonne lecture !
 

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