Cet entretien retrace le cheminement de mon travail pictural et une partie de mes influences artistiques. Vous pouvez également consulter l'album photos " Crimes 2000 " relatif à ce texte.
Dans les premières peintures, les figures semblaient surgir d’un travail pictural. Les formes apparaissaient comme engluées dans un treillis, une trame colorée. Dans les dernières toiles, j’ai été surpris de voir des formes beaucoup plus définies, reconnaissables et surtout comme plaquées sur la surface du tableau. Quel a été ton cheminement pour transformer aussi radicalement le rapport figure-fond ?
C’est avant tout le résultat d’une implosion personnelle, d’une prise de conscience violente de ce qu’est l’acte de peindre dans la réalité quotidienne. J’ai remis en question la capacité du tableau à être en prise directe avec la réalité et à rendre compte de sa violence. Les tableaux anciens donnaient à voir une figure (le cerveau ) émergeante d’une trame .C’était une approche globale, fantasmée du monde. Désormais ma vision est morcelée, c’est-à-dire plus réelle puisqu’on ne voit jamais rien en totalité. Le fragment tient lieu de totalité tout en rendant le spectateur conscient d’un manque.
Les divers fragments (guns, petite robe, chaussures, sous-vêtements, bras, jambes, troncs...) proposent une narration. Quel rôle joue cette narration dans ta relation au tableau ?
Raconter empêche d’exister alors qu’un morceau permet de rêver le reste. De toute façon, le tableau ne raconte rien. Je préfère le terme « énumération ».La narration se fonde sur le verbe être, l’énumération sur le et : c’est la diversité, la multiplicité, la destruction des identités. La réalité est un état de fait. Il n’y a pas d’histoire à se raconter. J’énumère, je débite sous le choc, en état d’urgence. Le spectateur est devant un fait accompli : il constate. Même le corps est en morceaux : il ne s’agit pas de l’image du corps mais du corps lui-même énuméré.
En quoi la peinture est-elle un médium favorable à cette énumération ?
Je suis peintre pas inspecteur de police, donc j’énumère avec des signes plastiques. Enumérer n’est pas objectiver. Mon souci reste de faire un tableau. L’énumération est au service de la peinture, pas l’inverse.
Les résidus de trame qui apparaissent dans certaines parties du tableau sont-ils les traces d’un moment de l’élaboration de celui-ci ou les garants d’une marque de fabrique ?
Dans mes derniers tableaux, les coulures ne servent plus à faire émerger une figure et à construire la surface. Elles sont seulement la conséquence d’une manière de travailler .Elles représentent des espaces d’incidence de la peinture par rapport au découpage volontaire des fragments. Elles sont l’envers de la monstration.
Posons la question dans l’autre sens. Comment sont apparues les surfaces blanches qui cernent les figures ? Ces blancs ont-ils un nom ?
Je tourne continuellement le tableau sur les quatre côtés pour que l’eau dégouline, horizontalement autant que verticalement, et qu’elle dessine une trame. Les coulures recouvrent très vite la totalité de la surface. Pour que tous les éléments soient séparés, je cerne de blanc chaque fragment et j’évite ainsi les passages. Les coulures passent au second plan ; ce sont les traces des anciens tableaux. Le vide a pris la place de la trame. Ces blancs n’ont pas de nom, ils sont les vecteurs d’une réalité « sans filet ».
Après la trame, l’autre geste apparu dans ta pratique n’est-il pas celui du découpage ?
Dernièrement, j’ai été très impressionnée par le film Rosetta des frères Dardenne. J’ai trouvé dans la technique du découpage/montage une solution pour la composition de mes tableaux. La construction du film est tranchante, heurtée, violente .Dans certains « morceaux d’actions », l’héroïne tente d’apprivoiser la réalité par l’utilisation d’un système de survie (bottes, bricolage...), lui-même totalement fragmenté. Dans mes tableaux, la violence est présente non seulement parce que je mets en scène des agressions mais aussi parce que je les fabrique avec des ciseaux. Je découpe chaque élément comme des vignettes de livres d’enfants et place un bras, un gun, et une chaussure au même niveau sans établir aucun lien entre eux.
Pourquoi utiliser la gouache plutôt que l’acrylique ou l’huile ?
La gouache est le matériau le mieux adapté à un geste franc et immédiat. Son application est directe et oblige à l’essentiel. De plus, elle donne une texture proche de celle de la fresque et du mur .Les quelques parties de toile vierges rappellent également des pans de béton. La gouache me permet d’obtenir un aspect rêche, brut et primaire, tout en conservant une belle présence lumineuse.
Pour finir, une question de journaliste : est-ce que tu préfères « peintre » ou « peintresse » ?
« Peintre », car pour moi la peinture est la quête de la puissance, celle-ci n’étant ni masculine ni féminine. Je cherche autant l’identité du tableau, celle de la féminité, que la mienne propre, en rapport à l’obscénité, la sexualité, la bestialité. L’obscénité est une tentative désespérée de séduction. On y voit toujours quelque chose de malsain et de dégoûtant. J’y trouve pour ma part une réponse à l’état d’urgence et à la pression au corps qui ne place plus la femme en situation d’objet...et « peintresse », car le mot rime avec « déesse »,celle de la guerre qui peint des drames violents et organiques où le corps de la femme est obscène : déshabillé, découpé, torturé, éparpillé, et par ce processus de vivisection tente d’offrir au spectateur le strip-tease du réel.
Bonne lecture !
Les commentaires récents