A la suite de la sortie de son film Flandres, Bruno Dumont a donné plusieurs interviews et je découvre que le public auquel il s'adresse pourrait être le mien tant ses propos évoquent mon travail. Je vous en livre ici l'essentiel:
" (...) il y a aussi la puissance de l'amour, le gras de la terre, le silence des visages. Des sons et des images faciles à soutenir. Notre nature est ainsi faite: nous sommes mêlés, d'eau et de feu, du tumulte de nos désirs, joie et peine. Nous progressons, créons, par association et contradiction. Alors oui, il faut que l'homme se façonne, non à partir de quelconques préceptes, mais à partir de son propre éveil à la nature, matière première faite de contraires(...) J'ai a priori de l'estime pour le spectateur, donc pas envie de l'épargner. C'est plus bénéfique que d'assister à quelque chose d'idéal, de déjà moralisé et pensé. La catharsis, cela ne date pas d'aujourd'hui(...( La grandeur des hommes y cotoie leur misère(...) Le récit cinématographique qui m'intéresse est d'essence mythique. Il explore les fonds et les commencements de la condition humaine. On ne peut penser la civilisation et la culture qu'à partir de l'état de nature et du fond primitif de l'homme, comme l'ont fait Rousseau ou Hobbes. La sauvagerie de l'homme ne m'intéresse pas en soi mais il faut bien l'interroger(...) Le cinéma me sert aussi à retrouver les sensations de la pensée. Pas les idées qui en découlent. Pourtant, les concepts, je les connais, j'ai enseigné la philo. Mais ils me rendent malheureux, car je les trouve figés, prétentieux. La nature humaine est plus malléable. Plue floue(...) Ce qui m'intéresse, c'est de rentrer dans l'intime. J'essaie en fait de happer ce quelque chose qui m'échappe. On pourrait appeler cela du réalisme mystique, au sens où je cherche cette réalité profonde qui nous relie les uns aux autres. Quelle réalité ? Alors là...Ce que je tourne me dépasse. Je sens des émotions et j'espère que le public aussi(...) J'essaie de faire un cinéma qui donne une expérience de la matière dont nous sommes faits. Mon cinéma n'est ni politique ni moral ni esthétique, je veux, par la mise en scène et l'agencement des plans, retourner dans la brutalité des choses et des gens. J'essaie d'éliminer la pensée et d'aller vers la matière, le minéral, l'animal, quelque chose de mystérieux, lié aux instincts. Il faut que le film touche à quelque chose qui me dépasse. C'est pourquoi toutes les questions liées au sens du film m'échappent. Le cinéma n'est pas un moyen d'expression, je ne fais pas Flandres pour transmettre un message(...) le cinéma se situe d'abord du côté de l'hypnose et de la sidération. Je sais que c'est en filmant la réalité sommaire et banale qu'on peut passer de l'autre côté et toucher le fond(...) Je crois qu'il faut tuer les intentions et les prétentions(...) Entre les tournages, je lis beaucoup de livres de peintres, des réflexions sur l'image fixe, qui interroge le motif, le sujet mais au moment d'écrire, j'essaie de m'emparer de ce qu'on me raconte(...) Au cinéma, comme en peinture, la toile se tait. "
La peinture comme le cinéma interroge le réel au travers de la représentation. Plus on se concentre sur le sujet et plus le réel se dérobe et tout le travail du cinéaste ou du peintre apparaît. De cette contradiction nait la sensation de ne pouvoir représenter la réalité sinon en morceaux. Le but du réalisateur comme du peintre reste d'atteindre ce moment où il n'est plus possible de tenir une position, pour parler avec des mots de stratège, mais de maintenir son oeuvre dans un état de conflit orageux, contre le sens, contre le visible.
Les commentaires récents