Que nous apprend le corps mémoire ?
On peut voir depuis ce matin au Centre Pompidou le nouvel accrochage des collections modernes (1906-1960), et seulement le 4 avril celui des collections contemporaines. Salle 5: Otto Dix et sa célèbre Journaliste Sylvia Von Harden. Je vous invite à découvrir l'émission Suivez l'artiste sur France 3 où Sonia Rickiel commente ce tableau. Mais Otto Dix est avant tout le peintre des mutilés de guerre. Sophie Delaporte, historienne, nous livre ses réflexions sur le tableau Les joueurs de Skat lors d'une conférence intitulée Le corps, entre guerre et médecine: " Les Joueurs de Skat mettent en exergue à la fois la violence nouvelle infligée aux corps des combattants par la guerre moderne et les tentatives de reconstruction des corps par la médecine. Le corps se pose ici en trait d’union entre la guerre et la médecine. Ce travail souligne également la place que le peintre accorde au corps dans son oeuvre. Dix s’engage en 1914 comme volontaire dans l’artillerie de campagne à Dresde. Il expose a posteriori ses motivations et la nécessité qu’il évoque de vivre l’expérience humaine de la peur et de la mort apparaissent troublantes : « Jeune homme j’ai eu peur. Bien sûr, quand on avance, quand on avance lentement au front, devant, il y a un enfer de feux roulants, on avait la trouille. Mais à mesure qu’on avançait, la peur diminuait. Tout à fait devant, arrivé devant, on n’avait plus peur du tout. Tout ça, ce sont des phénomènes
que je voulais vivre à tout prix. Je voulais voir aussi un type tomber tout à coup à côté de moi, et fini, la balle le touche au milieu. C’était tout ça que je voulais vivre de près. C’est ce que je voulais. Je voulais voir tout ça moi-même ». Dans les Joueurs de Skat, Dix concentre toute son attention sur les dégâts faits aux corps. D’ailleurs la minutie avec laquelle il s’applique à représenter les mutilations oblige le spectateur à un effort de représentation du réel, qui apparaît à ses yeux presque irréel. Le recours à la technique du collage renforce l’idée d’un assemblage des corps réalisé à partir de pièces hétéroclites. En effet, aux corps disloqués s’ajoutent des corps étrangers, les prothèses intégrées ou imbriquées dans les corps. Les corps apparaissent ainsi mécaniquement assemblés. Le joueur de gauche, dont la manche droite est vide, sort de sa manche gauche une main articulée avec laquelle il pose ses cartes sur la table. Le bras droit du joueur installé à droite exhibe une prothèse articulée qu’il rend mobile grâce à un mouvement d’épaule ; sa main droite, comme celle son voisin d’en face, est une prothèse articulée.(...) Les espaces vides (bras, jambes, trous dans les visages) mettent l’accent sur le renoncement absolu à rendre une humanité aux corps détruits. " Corps morcelé - corps outil - corps mémoire.






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